Le tissu bleu glisse entre ses doigts. Ses pieds dans une flaque et ses cheveux soulevés par le vent glacé de ce matin de janvier, elle n’a que cette étoffe pour se rassurer. Myriam est une jeune fille de treize ans que tout bouscule. Persuadée que personne ne peut la comprendre, elle garde le silence en toute situation, sauf quand se taire pourrait lui porter préjudice. Elle se rend ce matin dans son collège et c’est pour elle une torture du quotidien. Chaque matin, l’idée de quitter le doux cocon familiale est un supplice. Dès la porte de l’appartement passé, elle se sent en danger. Le pire est l’arrivée dans la cour. Toujours seule, elle ne sait pas où se mettre. Elle a trouvé une place sous le préau, près de la porte d’entrée et elle y attend chaque matin une bonne vingtaine de minutes que le concierge ouvre le bâtiment. Les yeux moqueurs de tous les autres semblent braqués sur elle et elle égraine mentalement les secondes qui la séparent de l’ouverture de la porte.

Ce matin, le froid et l’humidité rendent cette épreuve plus difficile encore. Elle est sur le trottoir, l’arrêt de bus derrière elle et dans quelques minutes, le bus qui va la mener vers sa journée va arriver. Et elle glisse entre ses doigts l’étoffe d’un bleu électrique qu’elle a nouée autour de son cou. Ce simple geste semble illuminer son visage alors que les bourrasques froides essayent de s’introduire entre elle et ses vêtements.

Elle a reçu ce foulard à Noël. Et chaque fois qu’elle sent la douceur du tissu sur sa peau, c’est un instant de cette journée qui revient à elle. Elle revoit les lumières, les décorations qui avaient envahi chaque recoin de leur petit salon. L’odeur des pâtisseries avaient alors empli toute la maisonnée. Il y avait aussi cette chaleur, cette douceur omniprésente. Elle avait passé l’après-midi pelotonnée dans un fauteuil, sous une couverture, à dévorer un livre d’Ysabelle Lacamp. Puis elle avait aidé sa mère à mettre la table. Pendant ce temps là, son père et sa petite sœur s’était cachés dans une chambre pour emballer les derniers cadeaux. Puis, ils avaient mangé, elle ne se souvient pas du menu, elle sait juste que c’était bon. Et ava,t de passer au dessert, ils avaient quitté la table pour se retrouver autour du sapin et ouvrir avec joie les cadeaux. C’est alors qu’elle avait découvert le cadeau de sa mère. C’était la première fis qu’elle ne recevait pas un jeu ou un livre. Elle s’était sentie comme une jeune femme. Elle a de cette soirée le souvenir d’un moment chaud et doux. Avec sa famille, tout est simple, elle peut être elle-même. Dès qu’elle s’en éloigne, tout semble l’accabler. Le monde du dehors est agressif avec elle.

Ce matin, en montant dans le bus, elle voit Selin assise seule. Selin est une fille de sa classe aux yeux bleus et à la peau mate, aussi discrète qu’elle mais toujours souriante. Ce matin, Selin lui fait un signe. Myriam s’approche d’elle et accepte de s’asseoir à côté d’elle. Elle fait glisser le tissu bleu entre ses doigts. Selin lui dit qu’elle a un joli foulard. Myriam sourit.

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