Un matin d’automne, j'attends sans bouger. Je suis là, dans le froid sombre et humide de novembre, inondé de nuit, mes mains enfoncées dans les poches, comme pour m’assurer une stabilité, une force. Je baisse les yeux, pour ne pas avoir à affronter le regard des autres, ces coups d’œil glacés et glaçants qui me sont toujours réservés. Je suis seul, dans cette cour grise et hostile pleine d’adolescents, je cherche comme tous les jours une contenance, une aide, un bouclier. j'aimerais pouvoir m’échapper, mais il n’y a aucune issue. Je reste là, les baskets sur le bitume, je suis définitivement différent. Ce matin encore, j'ai cru que ça pouvait changer mais juste avant de monter dans le bus qui devait me mener au lycée, une jeune fille avec une casquette a craché dans ma direction après avoir jeté sa cigarette au sol, pour en rire avec ses amies quelques secondes plus tard, fière de son geste. Un geste que je connais trop bien. J'inspire la haine, l’écœurement, sans le vouloir, sans même savoir pourquoi, depuis toujours.

Ce matin encore, J'ai cru que j'arriverais à ne pas y prêter attention, à être plus fort. J'y ai toujours pensé, je me dis que ça doit être possible, mais je n’y arrive pas. Je me doutais bien que, comme tous les matins, cela me blesserait au plus profond de moi-même, comme une lame. Chaque regard, chaque mot est une insulte. Même les adultes semblent n’avoir que de l’exaspération et de la colère à mon égard. Parfois même, je lis cette amertume dans les yeux de ma propre mère.

La sonnerie stridente de ce matin-là me fait prendre conscience qu’elle est peut-être la dernière, que je n'aurais plus le courage de voir s’étaler devant moi ces interminables journées de douleur. Je voudrais qu’il en soit autrement, mais je n'ai pas trouvé d’autre solution. J'ai même essayé de sourire parfois, en pensant que peut-être j'arriverais à me faire des amis et à effacer cette aversion qui semble s’écouler par chacun de mes pores. Alors que je monte dans ma salle de cours, dans le flot de lycéens, je sens mes poings se serrer dans mes poches, à m'en enfoncer les ongles dans la paume de la main. J'ai cette boule dans la gorge, cette peur qui enfle en moi, cette pourriture. Cette solution si évidente est toute proche de moi.

La journée file comme une autre. Les heures de cours se suivent et se ressemblent. Je n’entends plus les paroles de mes professeurs, je n’entends plus le venin des autres élèves. Je ne vois plus cette lumière froide et sinistre au dehors. Je ne mange pas à midi, je suis crispé et triste, et les petits pois qui roulent dans mon assiette me lèvent le cœur. J'espère trouver encore une autre solution mais je sais très bien que c’est comme ça que ça finira.

Les heures passant, cette peur devient une force, parce qu’elle est une intime conviction. Elle est la solution, l’ouverture vers autre chose. C’est ma décision. Et quand arrive la dernière heure de cours, je sens en moi une confiance et une puissance que je n'avais jamais connues jusqu’alors. Et cette certitude de voir les choses changer, de pouvoir se libérer, illuminent mon visage. A quelques minutes de la fin du cours, de la fin de sa journée, je me lève parce que je veux qu’elle soit la dernière. Les regards sournois et dédaigneux se posent alors tous sur moi, mais cette fois, je ne les crains plus. Je sors de la poche intérieur de mon blouson la solution que je sens contre mon cœur depuis que j'ai quitté ma chambre à sept heures du matin. La solution est une arme, brillante et froide dans ma main. Et le regard des élèves de ma classe change en un quart de seconde. Je ne suis plus le vilain petit canard, Je ne suis plus celui qu’on méprise, je suis celui qu’on craint. Plusieurs élèves se jettent au sol, d’autres se précipitent vers la sortie. On entend des cris étouffés, la peur qui emplit la pièce n’est plus la mienne. Le professeur de mathématiques d’habitude si suffisant et méprisant baisse les yeux à son tour, blanc de terreur. Je dessine autour de moi un arc de cercle avec le canon de mon arme, qui pointe tour à tour les adolescents dans la pièce. Quelques personnes passent en courant dans les couloirs, j'entends des hurlements dans les escaliers. Dans la salle, le silence règne maintenant, on entend à peine les sanglots réprimés d’une jeune fille réfugiée tremblante contre le mur du fond. Puis tout va très vite, parce que je ne peux pas m’arrêter là, même si j'aimerais bien lire toute ma vie cette considération et cette angoisse dans les yeux de  mes interlocuteurs. Je tire, vite, au hasard, sur les personnes les plus proches de moi quelques balles. Je vois les corps tomber, j'entends encore des cris de douleurs. Mais je ne prends pas le temps d’observer la scène. Très rapidement, avec un geste assuré et un sourire aux lèvres, je retourne le canon de mon arme contre ma tempe et appuie sur la détente. Je sens mon corps s’effondrer et ma chute met fin aux quelques secondes les plus agréables de ma vie. Personne ne bouge. Certains gardent les yeux fermés pendant plusieurs minutes, pétrifiés, pensant que leur tour viendra encore. D’autres sont sortis, sans se retourner. Il n’y a plus de bruit, on entend à peine au loin le hurlement d’une sirène et toujours des pas précipités dans les escaliers. Et ce silence morne du soir glacé a quelque chose d’effrayant et d’étrange.

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